Colloque :
Bas Van Fraassen, The Empirical Stance

Lundi 26 Mai 2003

Amphithéâtre Stourdzé, 1, rue Descartes, 75005 Paris

(Entrée 25, rue de la montagne Sainte-Geneviève)


Organisé par Michel Bitbol, du CREA (CNRS/Ecole Polytechnique), avec la collaboration du CEPPA de l'Université Paris I et de l'Institut Jean Nicod.

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PROGRAMME

 

26 Mai 2003

9h00 Ouverture

9h30 Bas Van Fraassen (Princeton) : Empiricism as a Stance

11h00 Pause

11h30 Michel Bitbol (CREA, Paris) : About the dissolution of materialism

12h00 Frédéric Nef (Institut Jean Nicod, Paris): Sémantique et empirisme

12h30 Déjeuner

 

14h30 Guillaume Garreta (Université Bordeaux III) : Bas van Fraassen's pragmatic account of observation

15h00 Lydia Jaeger (IBN, Nogent): Foundationalist illusion or bridled irrationality - is there a third way ?

15h30 Pause

16h00 Anouk Barberousse & Paul Egré Empiricism, vagueness and probability.

17h00 Discussion Générale (sous forme de table ronde informelle)

18h00 Fin des travaux

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Projet : En développant son « empirisme constructif », Bas Van Fraassen est devenu une référence incontournable pour la philosophie des sciences contemporaine. Après la vague de critiques qui, vers les années 1960, avait fait perdre à l'empirisme logique sa prédominance dans le champ des idées, le réalisme scientifique semblait s'être imposé comme le seul compte rendu acceptable du travail et des orientations de la recherche. Quine avait beau énoncer ce que pourrait être un empirisme affranchi de ses deux « dogmes » (l'intangibilité de la distinction vérités analytiques / vérités synthétiques, et la réduction des constructions aux « faits »), le programme d'une philosophie des sciences empiriste renouvelée restait à l'état d'esquisse. Mais par trois ouvrages successifs, Scientific Image (1980), Laws and symmetry (1989), et Quantum mechanics an empiricist view (1991), Van Fraassen a posé les bases d'un empirisme viable, parce que capable de prendre en charge la plupart des spécificités dont se prévaut le réalisme contre l'empirisme classique ou logique, et de rendre raison des développements les plus actuels de la physique.
Contre l'empirisme classique ou logique, les réalistes font d'abord valoir que la réduction de toute réalité et de tout acte de référence aux phénomènes, ne rend justice ni à la pratique du langage courant ni à celle des sciences. Lorsque quelqu'un procède à une dénomination, il ne cherche pas à désigner par là une tranche d'apparaître, ou quelque ensemble fini et répertorié d'apparitions; il pointe vers "quelque chose" dont les modalités de manifestation sans fin assignable sont pour partie anticipées et pour partie ouvertes. De même, quand un chercheur scientifique parle de l'objet de ses investigations, il ne limite pas son discours à un ensemble fini de résultats d'expérience obtenus sous des conditions instrumentales actuellement disponibles; il renvoie à une entité dont la variété des manifestations futures est prévue aussi complètement que possible (et avec un succès croissant) par des cadres conceptuels et théoriques révisables. Face à cette objection, Van Fraassen fait jouer un rôle capital aux modèles dans sa version de l'empirisme. Mais à la différence des réalistes, il pense que l'engagement dans la recherche ne commande pas de prendre les implications ontologiques des modèles au pied de la lettre ; seulement de travailler dans la direction qu'ils indiquent.
Contre les empiristes classiques ou logiques, les philosophes des sciences réalistes ont également souligné le caractère secondaire de la référence aux phénomènes par rapport à la référence aux corps matériels de l'environnement. Ici encore, Van Fraassen répond en se réappropriant l'argument de ses adversaires au bénéfice de l'empirisme. Le phénomène doit précisément selon lui (conformément à une inspiration bohrienne) être défini comme altération des corps matériels mésoscopiques de l'environnement humain. Tout le reste, en particulier les processus microscopiques, a un statut dérivé par rapport à ces « phénomènes » : le statut de modèles construits.
Enfin, les philosophes des sciences réalistes se sont prévalus de la relative stabilité de certains contenus de connaissance : leur permanence n'est-elle pas le signe qu'au moins en certains points on a atteint une parfaite correspondance avec le réel ? Van Fraassen a opposé une explication alternative, de type historique, de cette stabilité : il est irrationnel de changer une croyance aussi longtemps que rien ne la rend intenable et qu'aucune croyance de rechange n'est venue la remplacer.
Dans une série de conférences récentes, publiées en 2002 sous le titre The Empirical Stance, Van Fraassen prend du recul et propose une méta-analyse de la différence de position entre réalisme et empirisme. Pour diverses raisons, il n'est pas opportun selon lui de former des croyances sur ce dont le monde est fait, mais seulement des attitudes sur comment se comporter dans le monde. En tant qu'attitudes, le réalisme scientifique et l'empirisme s'opposent : l'un est entièrement tendu vers le contenu des sciences (au risque d'une dérive métaphysique), mais l'autre se focalise sur les méthodes (à la manière du pragmatisme). Le résultat de cette différence fondamentale d'orientation est que l'empirisme examine toutes les proclamations d'existence propres à une lecture crypto-métaphysique des sciences à l'aune des buts, des engagements, et des valeurs des sciences. En particulier, la tentative de naturaliser l'épistémologie en transformant le processus d'élaboration des connaissances en objet d'une science (cognitive) apparaît à Van Fraassen comme une tentative de figer les présuppositions d'une science (qui relèvent des choix, voire de l'émotion) en autant d'énoncés d'existence (qui relèvent d'un contenu dogmatisé).
Une autre différence entre les deux attitudes concerne la question de la complétude de l'« image scientifique du monde ». Alors que pour un réalisme métaphysique, cette image doit épuiser (à court ou à long terme) tout ce qu'il y a, l'empiriste reste ouvert à la possibilité de son incomplétude principielle. Il n'exclut pas, en particulier, que l'absence dans cette image de « nous-mêmes » en tant qu'êtres capables d'expérience et de jugement éthique ou esthétique ne soit une lacune constitutive, et que cela fasse signe vers la nécessité de recourir à d'autres formes de pensée pour couvrir le champ de la personne.
Ce colloque, centré sur The Empirical Stance, a pour but de procéder à un examen critique détaillé de la philosophie des sciences de Van Fraassen avec la participation active de ce dernier. Les divers intervenants poseront les questions suivantes à son propos :
-L'empirisme constructif rend-il raison de la totalité des raisons, sémantiques et motivationnelles, qui rendent le réalisme crédible comme philosophie des sciences ?
-Le matérialisme est-il une thèse ou, là encore, une attitude générale ? Qu'est-ce qui définit de nos jours cette attitude: la référence historiquement glissante à la "matière", le primat hiérarchique des sciences physiques, ou simplement une inquiétude idéologisée face aux affaiblissements possibles de l'idéal régulateur d'objectivation?
-Quels sont les points communs et les différences entre l'empirisme constructif et certaines versions de pragmatisme ? La critique de la naturalisation de l'épistémologie ne va-t-elle pas au-delà de ses buts initiaux pour ressembler à un dogmatisme inversé ?
-Dans quelle mesure l'empirisme constructif se sert-il de schémas de pensée empruntés à la philosophie transcendantale ? Le rejet de la naturalisation de l'épistémologie, l'insistance sur une classe de présuppositions non-objectivables, sont-ils un corrélat nécessaire de la part transcendantale de la pensée de Van Fraassen ?
-Quel rôle particulier joue le concept de probabilité dans la définition d'une épistémologie empiriste adaptée à la physique quantique?
-Que penser des arrière-plans religieux de l'attitude empiriste, évoqués sur un mode tantôt ironique tantôt affirmatif dans les livres de Van Fraassen ?