E. Schrödinger,
L'esprit et la matière,
précédé de L'élision par M. Bitbol,
Seuil, 1990. Réédition Points Sciences 2011
a) L'ouvrage
Publié en 1958 par Cambridge University
Press sous le titre Mind and
matter, ce texte est issu
des «Tarner lectures» que Schrödinger donna à Cambridge en 1956.
Le livre associe (a) des réflexions néo-darwiniennes sur l'émergence de
l'intelligence au cours de la préhistoire de l'humanité, et (b) une échappée
métaphysique consistant à affirmer une double identité: celle des consciences
individuelles entre elles et celle de la conscience Une avec le monde.
Dans les deux premiers chapitres de son
ouvrage, consacrés à l'évolution de l'intelligence, Schrödinger adopte et
développe une conception originale de la «sélection naturelle» dérivée de la
notion de «sélection organique» de Baldwin, Lloyd Morgan et J. Huxley. Selon
cette conception, réactualisée par la suite par J. Piaget, le comportement des
organismes vivants joue un rôle décisif dans leur évolution, en les dirigeant
vers des milieux concentrant la pression de sélection sur des domaines
phénotypiques de plus en plus étroits. Elle permet d'expliquer l'apparente
directionnalité du processus évolutif, sur un mode Lamarckien, tout en s'en
tenant à la thèse darwinienne de la sélection naturelle, et en admettant des
mécanismes strictement aléatoires de variation génétique.
Dans les chapitres
suivants, Schrödinger développe quelques conséquences de ce qu'il avait appelé
le «principe d'objectivation» dans La nature et les
grecs. L'objectivation
est l'acte fondateur de la science qui consiste à exclure le sujet connaissant
du champ naturel, ou encore à reculer dans le rôle d'un spectateur
n'appartenant pas au monde, ce dernier étant ainsi constitué en monde
objectif. Parmi les
conséquences d'un tel acte, on relèvera particulièrement l'incapacité
constitutive dans laquelle se trouvent les sciences objectivantes de rendre
intégralement compte de leur propre arrière-plan d'expérience. Schrödinger
esquisse à partir de cette remarque une critique précoce du réductionnisme
physicaliste dans les sciences de l'esprit.
Tentant de remonter en deçà de la
prescription d'objectivité, Schrödinger invoque l'expérience fondamentale à
laquelle chaque homme serait confronté, et que la pratique et le discours
mystiques n'auraient fait que stabiliser et évoquer dans un langage fait de
circonlocutions. Cette expérience, c'est celle de l'unicité de «mon monde», du
co-sugissement de moi et du monde dans un «ici et maintenant» préalable à la
coordination spatio-temporelle. Au regard de cette immédiateté, la théorie
dualiste de la connaissance apparaît comme une simple métaphore: celle d'une polarité
conçue sur le mode de la relation d'extériorité spatiale qui lui est pourtant
logiquement subordonnée.
A partir de là, on comprend que selon
Schrödinger, ce qui se joue en physique quantique, ce n'est pas la mise en
difficulté d'un dualisme épistémologique et d'une objectivité donnés d'avance
(car ils ne sont justement pas donnés d'avance), mais plutôt la possibilité de
ré-accomplir à nouveaux frais une oeuvre d'objectivation relevant d'une
décision d'ordre éthique: celle de «suivre ce qui est commun à tous»
(Héraclite).
b) Mon essai-préface L'élision
L'un des buts principaux de cet essai
était d'évaluer la portée de la proclamation de Schrödinger selon laquelle sa
métaphysique est complètement indépendante de sa philosophie de la physique. Il
s'agissait aussi (mais cela est fait plus complètement dans mon ouvrage Schrödinger's philosophy of quantum mechanics), de mettre en évidence les circulations souterraines
entre les deux secteurs de la pensée philosophique de Schrödinger.
La raison pour laquelle Schrödinger tenait
tant à dissocier sa réflexion métaphysique de sa réflexion sur la théorie
physique qu'il a contribué à créer, est qu'il redoutait l'illusion scientiste,
autrement dit la croyance que les savoirs objectifs sont capables de remplir
complètement le champ de la connaissance. Etre affranchi de cette illusion,
cela veut dire admettre l'inaccessibilité de la fondation des savoirs objectifs
à leur propre méthode. Et cela implique par conséquent de séparer soigneusement
le discours scientifique de l'analyse de ses présuppositions. Un équivalent
philosophique contemporain de la thèse de Schrödinger est la critique par H.
Putnam du programme de "naturalisation de l'épistémologie".
Pour autant, la réflexion délibérément
extra-scientifique conduite par Schrödinger sur les présuppositions de la
démarche scientifique n'est pas restée sans conséquences sur sa façon de
pratiquer sa science. Sa critique aigüe du concept de corpuscule matériel, la
facilité étonnante avec laquelle il assigne aux nouvelles entités théoriques
objectivées de la mécanique quantique que sont les fonctions d'onde un statut de «réalités», et surtout son holisme
ontologique, ne sont compréhensibles qu'en tenant compte de ses réflexions
métaphysiques. Au total, on s'aperçoit que la philosophie de Schrödinger
constitue un réseau plus intégré qu'il ne l'admet, dans lequel les choix
métaphysiques et éthiques ne sont pas sans conséquences sur la manière de
concevoir les sciences.
Mots-clés: Corps, esprit, objectivité,
naturalisation, épistémologie, quantique
UNE PAGE SIGNIFICATIVE DE L’ESPRIT ET LA MATIÈRE DE SCHRÖDINGER