Jean-Louis Destouches

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JEAN-LOUIS DESTOUCHES EN MARS 1950

 

L’article ci-dessous est paru dans: M. Bitbol & J. Gayon, L'épistémologie française 1830-1970, PUF, 2006

Il existe aussi une version longue et plus détaillée de cet article, téléchargeable ici:

M. Bitbol, "Jean-Louis Destouches, théories de la prévision et individualité", Philosophia Scientiae, 5 (1), 1-30, 2001 

 

Né le 9 décembre 1909, Jean-Louis Destouches s'inscrivit à la faculté des sciences de Paris en 1929, à l'âge de 20 ans, après ses années de classes préparatoires. Il suivit en mathématiques les cours dispensés par Maurice Fréchet et Emile Borel, et en physique les cours de Jean Perrin, Marie Curie, Irène et Frédéric Joliot-Curie, ainsi que ceux de Louis de Broglie. Il obtint sa licence en 1930, dans un climat d'exaltation intellectuelle provoqué par l'enseignement de Louis de Broglie sur la mécanique quantique qui venait de naître.
À l'époque, de Broglie avait abandonné aussi bien sa théorie de l'onde pilote, suivant laquelle chaque corpuscule est guidé par une onde selon la règle d'un accord de phase, que la version la plus évoluée de son modèle dualiste, appelée «théorie de la double solution»; et il s'était rallié, un peu malgré lui, aux conceptions de Bohr et de Heisenberg. Ce sont donc ces conceptions alors dominantes, couramment appelées «interprétation de Copenhague de la mécanique quantique», qui impressionnèrent le jeune esprit de J.L. Destouches.
En 1932, devenu boursier de recherche, J.L. Destouches demande à Louis de Broglie d'organiser un séminaire spécialisé pour sa poignée d'étudiants les plus avancés. C'est là qu'il est initié aux théories de la superquantification (ou seconde quantification) à laquelle il consacre sa thèse de doctorat ès sciences soutenue en 1933. Il considère cependant dès cette époque que les difficultés encore nombreuses en physique quantique, allant de la théorie des champs à la théorie du noyau atomique, ne trouveront leur solution que dans une «(...) étude critique des fondements des théories quantiques et plus tard de la notion même de théorie physique» . Il prend alors du recul par rapport aux préoccupations immédiates des physiciens de son temps et s'intéresse aux structures générales des théories quantiques. En 1936, il entre au CNRS en qualité de chargé de recherche. Il commence à ce moment à édifier une théorie générale des corpuscules et systèmes de corpuscules qui implique deux réorientations radicales par rapport au mode de théorisation de la physique classique: une refonte en profondeur du concept même de corpuscule, et un déplacement des priorités théoriques consistant à renoncer à la description des prédicats d'objets corpusculaires en faveur de la prévision des résultats de celles des expériences qui sont supposées porter sur eux.
En 1938, il devient docteur ès lettres après avoir soutenu une thèse principale sur la «forme générale des théories physiques» et une thèse complémentaire sur «l'unité des théories physiques». Dans sa thèse principale (Destouches 1938), il propose un plan de formation de la théorie physique en trois temps, qui formera l'armature de la plupart de ses ouvrages ultérieurs. Ces trois temps, dont il fournit une analyse détaillée en s'appuyant sur les travaux d'Edouard Le Roy, de Ferdinand Gonseth, et de Gaston Bachelard, sont la «synthèse inductive», la formulation des axiomes, et le déroulement déductif.
La période entre 1937 et 1941 est celle d'une extraordinaire activité productive, qui va aboutir (entre autres) à la publication de deux gros ouvrages sur les fondements de la physique quantique. Le premier, intitulé Corpuscules et systèmes de corpuscules, est publié par Gauthier-Villars en 1941; le second, intitulé Principes fondamentaux de physique théorique et comprenant trois volumes, est publié par Hermann en 1942. Cette période est aussi celle du début d'un important travail en coopération avec un autre grand chercheur français en philosophie de la physique: Paulette Février, qui deviendra son épouse.
A partir de 1941, Jean-Louis Destouches entame une double carrière d'enseignant. La première le conduit à enseigner la physique mathématique à la faculté des sciences, d'abord en tant que chargé de cours jusqu'en 1945, puis en tant que maître de conférence jusqu'en 1949-50, et enfin en tant que professeur à partir de 1950. Sa seconde carrière d'enseignant concerne «la logique et la méthodologie des sciences»; elle se déroule à la faculté des lettres de l'Université de Paris où il est chargé de cours entre 1942 et 1948. Par la suite, il est aussi appelé dans diverses institutions françaises et étrangères pour enseigner les applications de sa théorie générale des prévisions.
En 1951 se produit une fracture dans la famille intellectuelle dont fait partie J.L. Destouches. Louis de Broglie vient alors de réactualiser son idée abandonnée en 1927 d'une dualité réelle de l'onde et du corpuscule, en lui donnant l'aspect d'une nouvelle version de sa théorie de la double solution. Cette théorie consiste, comme son nom le suggère, à identifier deux solutions couplées de l'équation d'ondes: l'une est l'onde
y de la mécanique quantique, et l'autre, appelée onde u, comporte une singularité mathématique censée représenter un corpuscule (de Broglie 1954). En 1952, la publication par David Bohm d'une version modernisée de la théorie initiale de l'onde pilote conforte Louis de Broglie dans sa réorientation.
Mais J.L. Destouches manifeste très tôt son peu d'enthousiasme vis-à-vis de ce tournant; il rédige en 1951 un long article dans lequel il explique les motifs de sa réticence à l'égard de la réorientation de la pensée de de Broglie. L'un des motifs principaux qu'invoque J.L. Destouches doit de nos jours être tenu pour inacceptable. Il s'appuie en effet sur le célèbre théorème de Von Neumann de 1932, que l'on continuait à tort de tenir à l'époque, en dépit de sa réfutation confidentielle par Grete Hermann en 1935 (Hermann 1996), pour un théorème d'impossibilité de théories déterministes à variables «cachées» aptes à reproduire les prédictions de la mécanique quantique. Mais, anticipant sur les travaux bien connus de Bell et de Kochen et Specker qui datent du milieu des années 1960, J.L. Destouches esquisse aussi un ensemble d'arguments plus convaincants. Il souligne qu'à supposer même qu'une telle théorie à variables supplémentaires puisse voir le jour, elle aurait au moins deux conséquences à ses yeux inacceptables, que l'on appellerait à l'heure actuelle: (1) le contextualisme et (2) l'inaccessibilité principielle à l'expérimentation de la cinématique et de la dynamique sous-jacentes postulées.
L'un des effets de cette divergence entre Louis de Broglie et ses anciens élèves, parmi lesquels J.L. Destouches, fut de susciter la formation d'un nouveau groupe de jeunes chercheurs désireux d'explorer avec lui la voie des théories à variables cachées. Mais J.L. Destouches, bien que prudent vis-à-vis du courant principal des travaux menés autour de Louis de Broglie, ne cessa pas pour autant de dialoguer avec lui et de s'intéresser à ses recherches. J.L. Destouches entreprit en particulier de démontrer la cohérence du nouveau point de vue broglien en utilisant ses propres méthodes méta-théoriques. Il en vint même à édifier ce qu'il appelait une «théorie fonctionnelle des systèmes de corpuscules» (Destouches & Aeschlimann 1959), dans laquelle chaque corpuscule est représenté, un peu comme dans la théorie de la double solution de de Broglie, par une fonction u qui obéit à une équation non-linéaire et qui se décompose en autant de sous-fonctions que de valeurs expérimentalement observables. La seule différence de quelque importance entre les deux théories est d'ordre philosophique, puisque J.L. Destouches substitue à la conception réaliste et substantialiste du corpuscule soutenue par de Broglie une conception phénoméniste et «fonctionnelle». Il montre ainsi qu'on peut être convaincu de l'intérêt formel et heuristique des travaux des partisans des théories à variables cachées sans nécessairement partager leur désir de retrouver coûte que coûte un climat philosophique pré-critique.
Parmi les derniers travaux de J.L. Destouches, vers la fin des années 1970, on trouve une proposition de solution du paradoxe d'Einstein-Podolsky-Rosen dans le cadre de la théorie fonctionnelle des corpuscules (Février, Barreau, & Lochak 1994: 249).
Jean Louis Destouches meurt le 28 octobre 1980, à Paris.

Focalisons à présent notre attention sur le travail épistémologique de J.L. Destouches. Et tout d'abord sur sa méthode. Selon lui, pour répondre à certaines questions concernant l'universalité d'une caractéristique théorique, il faut s'affranchir de l'auto-limitation du physicien qui «(...) n'envisage jamais d'une manière systématisée un ensemble de théories possibles, ou les conditions générales qui doivent être satisfaites pour toute théorie acceptable (...). (Il faut) s'élever d'un degré dans l'abstraction, d'une manière analogue au passage de la mathématique à la méta-mathématique». En défendant et en pratiquant systématiquement ce genre de raisonnement méta-théorique, il s'inscrivait dans une ligne de pensée inaugurée par J. Von Neumann, et codifiée plus tard, durant les années 1960, par des chercheurs comme John Bell, Bernard d'Espagnat, et Michael Redhead.
L'une des applications les plus intéressantes de la méthode méta-théorique de J.L. Destouches porte sur les relations qu'entretiennent des théories physiques déjà formées. Le constat dont il faut partir est ici celui de la multiplicité des théories physiques utilisées à une époque donnée. La circonstance la plus gênante pour le physicien qui se préoccupe de l'architecture générale de sa science est que les modèles associés aux diverses théories dont il se sert peuvent comporter des représentations mutuellement incompatibles et des propositions contradictoires.
On ne doit alors pas s'étonner que la réalisation de l'unité des théories ait été et soit encore l'un des projets les plus motivants de la recherche en physique; un projet qui de surcroît s'est souvent révélé fécond parce que les théories unitaires comportent généralement des conséquences testables plus nombreuses que les théories initiales. Pourtant, insiste J.L. Destouches, on n'a aucune raison d'être certain que cette unification soit toujours possible. Il faut en examiner les conditions et considérer jusqu'à nouvel ordre que l'unité de la physique n'est qu'une «croyance»; qu'elle «(...) est affaire de méthode, non de réalité, (qu'elle est) voulue par nous, en nous, pour nous» (Destouches 1939: 63). Mais que suppose donc l'unification théorique rêvée? Dans un premier temps, J.L. Destouches montre que si deux théories (ou plutôt leurs modèles associés) «(...) sont telles qu'aucune proposition n'a sa négation appartenant à l'autre, il existe une théorie englobante, ayant pour termes primitifs la réunion des termes primitifs et pour (...) axiomes le produit logique de tous les axiomes de la théorie» (Destouches 1939: 63). Bien entendu, le cas le plus intéressant n'est pas celui-ci; il est plutôt celui des théories dont les modèles associés comportent des propositions contradictoires. Pour unifier deux théories de ce type, souligne J.L. Destouches, le seul moyen est d'altérer les règles de la logique courante, par exemple en restreignant le champ d'application du produit logique, comme dans les logiques non-classiques de Hans Reichenbach ou de Paulette Destouches-Février. Or, ces manipulations formelles reviennent, lorsqu'on tire leurs conséquences pragmatiques, à restreindre la validité de chaque proposition à un certain contexte d'énonciation, et à refuser d'attribuer un sens à une proposition si on ne s'est pas assuré auparavant que le contexte dans lequel elle vaut n'implique pas la conjonction de deux ou plusieurs contextes mutuellement incompatibles. En d'autres termes, comme l'écrit J.L. Destouches, «Ces modifications (de la logique) entraînent (...) la complémentarité de Bohr» (Destouches 1939: 64). L'exemple type en est fourni par la coexistence préalable d'une théorie corpusculaire et d'une théorie ondulatoire du rayonnement électromagnétique, suivie de leur unification dans le cadre d'une théorie, la mécanique quantique, dont le formalisme est isomorphe à une logique non classique, et qui utilise comme principe directeur la contextualité des déterminations ainsi que l'incompatibilité de certains couples de contextes. En définitive, une théorie unifiée obtenue à partir de théories dont les modèles associés comportent des propositions contradictoires, est condamnée à thématiser les circonstances ou contextes d'arrière-plan de la recherche expérimentale; elle ne peut plus faire l'économie d'un discours réflexif portant sur les moyens de l'investigation et s'en tenir, comme c'était la règle en physique classique, à un discours portant exclusivement sur son objet.
Malheureusement, J.L. Destouches énonce ces conclusions fortes en utilisant un vocabulaire qui a pu favoriser les malentendus. Là où je me suis limité à opposer l'absolu au relatif, l'intrinsèque au contextuel, J.L. Destouches parle d'un passage de l'objectif au subjectif. Il écrit par exemple: «(...) l'unification de deux théories qui se contredisent et sont toutes deux partiellement adéquates a pour conséquence de faire passer certaines propriétés du plan totalement objectif au plan subjectif» (Destouches 1942: 469). Et il ajoute, pour préciser ce qu'il entend par «subjectif», que les affirmations d'une théorie unifiée comme la mécanique quantique apparaissent «(...) liées aux connaissances acquises par l'observateur». Le résultat a été que le remarquable effort d'analyse méta-théorique et pragmatiquement réflexive inauguré par J.L. Destouches est tombé dans un discrédit que seul son lexique naïvement idéaliste méritait. Il aurait pourtant suffi que l'on regarde de plus près comment J.L. Destouches utilisait les vocables dérivés de «subjectif», pour se rendre compte que mis à part quelques glissements verbaux, il ne tendait pas à introduire dans la physique les caractéristiques psychologiques ou anthropologiques du sujet connaissant, mais plutôt son échelle, son projet et ses normes d'exploration instrumentale, sa capacité présupposée de choix entre contextes expérimentaux.
Quelles sont à présent les conséquences de la démarche réflexive de J.L. Destouches? La première est d'ordre architectonique. Puisque la physique traite non pas de prédicats mais de relations qui interviennent entre des systèmes et des observateurs dotés de leur grille de lecture instrumentale et conceptuelle, cette science doit se subdiviser non pas selon la variété des domaines naturels qu'elle explore mais selon la variété de ses modes d'investigation. Ainsi, les deux grandes parties des Principes fondamentaux de physique théorique publiés par J.L. Destouches en 1942 sont intitulées Physique du solitaire et Physique collective. La Physique du solitaire traite de la relation qui s'établit entre l'observateur isolé et des systèmes, à travers une instrumentation; tandis que la Physique collective porte sur la coordination des informations obtenues par plusieurs observateurs répartis dans l'espace et dans divers repères en mouvement les uns par rapport aux autres. La Physique du solitaire se ramène pour l'essentiel à la mécanique quantique standard, et la Physique collective y rajoute la dimension relativiste.
Un deuxième corrélat de l'attitude réflexive de J.L. Destouches porte sur sa conception de la nature des théories physiques. Si aucun trait des phénomènes ne rendait intenable la position selon laquelle la recherche expérimentale se contente de révéler les propriétés intrinsèques d'objets pré-existants, la théorie pourrait se donner comme but de décrire ces propriétés et leur évolution. Mais à partir du moment où l'on a dû admettre que chaque résultat expérimental exprime une interaction inanalysable entre le système et l'appareillage, la théorie ne peut plus s'en tenir à sa visée antérieure qu'au prix d'un discours que J.L. Destouches qualifie de «métaphysique» sur des prédicats principiellement inaccessibles (Destouches 1953). La théorie doit dès lors se contenter de fournir des prévisions pour un résultat expérimental futur, sous la condition d'un ou de plusieurs résultats expérimentaux passés. Cet objectif minimal pouvait déjà, du temps de la physique classique, être considéré par certains épistémologues à tendances empiristes comme l'un des seuls auquel puisse légitimement prétendre la théorie physique. Mais il peut se prévaloir de raisons bien plus contraignantes en physique quantique qu'en physique classique. En premier lieu le concept même de phénomène a subi une altération décisive, entre un Pierre Duhem qui parle de propriétés des corps auxquelles la mesure fait simplement correspondre un symbole ordinal, et un Bohr ou un Destouches pour lesquels l'opération de mesure est indissolublement constitutive du phénomène. En second lieu, comme l'a montré Paulette Février (Février, 1951) et comme le souligne J.L. Destouches (Destouches 1954), une théorie traitant de phénomènes contextuels, et dans laquelle existe au moins une paire de grandeurs incompatibles est «essentiellement indéterministe». En d'autres termes, cette théorie ne peut pas être considérée comme décrivant statistiquement des processus déterministes sous-jacents «ayant une signification physique», c'est-à-dire «éventuellement accessibles à l'expérience» (Destouches 1954).
Ceci étant acquis, on doit préciser comment l'«indéterminisme essentiel» se reflète dans la forme même de la théorie quantique. Les théories prédictives déterministes ont pour outil symbolique central ce qu'on appelle une «grandeur d'état», c'est-à-dire «une grandeur telle que si l'on connaît à l'instant t1 sa valeur on en déduit les valeurs de toutes les grandeurs attachées au système» (Destouches, 1939). Le devenir de cette grandeur d'état étant lui-même déterminé à tout instant par des équations aux dérivées partielles comportant le paramètre temps, on peut connaître à travers elle et à tout instant la valeur de chacune des autres grandeurs. Le formalisme d'une théorie déterministe se résume donc à décrire l'évolution de la grandeur d'état considérée comme prédicat fondamental du système physique. Son caractère descriptif occupe le devant de la scène, et sa capacité prédictive semble n'en être qu'une conséquence. Au contraire, dans une théorie qui doit tenir compte l'incompatibilité de certains couples de déterminations définies relativement à un contexte instrumental, et qui à cause de cela est affectée à la fois d'un «indéterminisme essentiel» et de l'absence d'une grandeur d'état, l'aspect prédictif parvient au premier plan sous la forme probabiliste, tandis que l'aspect descriptif semble secondaire parce qu'il ne concerne plus que l'évolution de l'outil probabiliste lui-même. Ceci explique que la mécanique quantique doive, de façon plus pressante que les théories classiques, être considérée avant tout comme une variété de ce que J.L. Destouches appelle «les théories de la prévision».
J.L. Destouches a donc développé, dès son ouvrage de 1941 Corpuscules et systèmes de corpuscules, une «théorie générale de la prévision» des résultats expérimentaux. Le but d'une théorie de la prévision, explique J.L. Destouches, consiste à exprimer mathématiquement la connaissance que nous procure une mesure initiale effectuée sur un système, de façon à pouvoir calculer à partir de là une anticipation (exacte ou probabiliste) pour le résultat d'une mesure ultérieure effectuée sur le même système. J.L. Destouches montre en premier lieu qu'il est possible d'analyser la procédure de calcul des prévisions en trois étapes. Ces étapes consistent: (1) à traduire les conditions initiales de l'expérience en un élément symbolique initial de prévision, (2) à calculer des éléments symboliques de prévision à un instant quelconque à partir de l'élément initial, et (3) à évaluer les prévisions probabilistes pour un instant donné à partir de l'élément symbolique correspondant à cet instant (Destouches 1981). En second lieu, il analyse la dernière étape, celle de l'évaluation des probabilités proprement dites à partir de l'élément de prévision à l'instant t, en trois moments: (1) la détermination des éléments «de base» de la grandeur qu'on a choisi de mesurer, c'est-à-dire des éléments de prévision qui fourniraient une probabilité 1 pour l'obtention de l'une des valeurs possibles de cette grandeur; (2) la décomposition de l'élément de prévision effectivement obtenu en une superposition linéaire d'éléments de base; et (3) le calcul de la probabilité d'une valeur à partir du coefficient qui, dans la superposition linéaire, multiplie l'élément de base correspondant.
Le temps fort de la série de démonstrations de J.L. Destouches concerne la dernière étape, c'est-à-dire le calcul des probabilités à partir des coefficients de la superposition linéaire par laquelle on développe l'élément de prévision. En 1941, dans son ouvrage fondateur Corpuscules et systèmes de corpuscules, J.L. Destouches se contentait de restreindre la classe des expressions qui pouvaient permettre d'estimer la probabilité à partir des coefficients de la superposition linéaire. Mais en 1946, Paulette Février montrait, en s'appuyant sur une version généralisée du théorème de Pythagore, que lorsqu'un élément de prévision unique doit servir à calculer les probabilités de phénomènes indissociables de contextes instrumentaux parfois incompatibles, une seule expression de la probabilité en fonction de chaque coefficient de la superposition linéaire peut être retenue (Destouches-Février 1946). Selon cette expression, la probabilité d'une valeur est égale au carré du module du coefficient correspondant de la superposition linéaire. Mais une telle expression correspond exactement à la règle de correspondance de Born, énoncée dès 1926. Et elle est également isomorphe à la formule de l'intensité d'une composante chromatique, dans le principe de décomposition spectrale d'une onde. Aussi P. Février et J.L. Destouches affirmèrent-ils qu'ils avaient élucidé la «signification profonde» des «ondes de probabilité» de la mécanique quantique. Cette signification consistait non pas à décrire la propagation d'une onde à la «réalité» douteuse dans un espace de configurations, mais à traduire la relativité des phénomènes vis-à-vis de contextes expérimentaux parfois incompatibles. Et comme la quantification des grandeurs découlait elle-même du formalisme ondulatoire, P. Février et J.L. Destouches concluaient que la totalité des traits distinctifs de la mécanique quantique dérivait de l'incompatibilité des contextes.
C'est certainement là à mon sens la contribution majeure de J.L. Destouches, en collaboration avec P. Destouches-Février: avoir montré qu'il était presque facile de rendre la mécanique quantique intelligible en adoptant une attitude réflexive, alors que tant d'autres se débattaient, et se débattent encore, dans des difficultés inextricables pour satisfaire au besoin d'intelligibilité de la mécanique quantique dans un cadre ontologique.
À côté de cette critique serrée du programme de description des déterminations d'un système de corpuscules, et de son remplacement par un programme de prévision des résultats d'expériences effectuées sur un système, J.L. Destouches s'est attaqué au concept même de corpuscule. Il ne faut pas oublier, souligne-t-il, que le concept de corpuscule élémentaire requiert non seulement l'aboutissement d'une procédure de morcellement, mais aussi la permanence des produits du morcellement (Destouches 1942). Or, cette permanence, loin d'être assurée en toutes circonstances, dépend des conditions expérimentales (Destouches 1942: 187). Plus grave encore, en l'absence d'un critère de permanence des produits du morcellement, initial, comme la continuité de leur trajectoire, il n'est même plus possible d'assurer leur discernabilité. Et des objets indiscernables, remarque J.L. Destouches ne sont plus ordonnables, ni même dénombrables puisque la procédure dénombrement suppose l'incrémentation itérative d'un nombre ordinal. «À un ensemble d'éléments physiques de même espèce, écrit-il, on peut attribuer un nombre cardinal, mais on ne peut établir aucune relation d'ordre entre les éléments; la notion de nombre ordinal n'a dans ce cas aucune signification physique» (Destouches 1942: 180). Les implications de cette dissociation entre nombre cardinal et nombre ordinal sont considérables. Elle traduit en termes d'altération du concept de nombre de corpuscules l'absence d'un critère d'identité permanente pour chaque corpuscule. De même qu'un corpuscule ne se définit que relativement à une procédure de découpage ou de morcellement maximale, sans possibilité en général de garantir l'identité permanente de chaque élément résultant du découpage, le nombre cardinal d'un ensemble de corpuscules est relatif à une procédure de découpage, sans possibilité en général d'en tester à tout instant la valeur par un dénombrement ordinal indépendant d'une procédure de ce type. Les critères ordinaux de l'attribution d'une propriété «nombre» à un ensemble de corpuscules ne sont en définitive pas davantage remplis que les critères phénoménaux de l'attribution de propriétés dynamiques à chaque corpuscule. Le nombre cardinal d'un ensemble de corpuscules, dirait-on de nos jours en s'appuyant sur le formalisme de la théorie quantique des champs, n'est rien de plus qu'une observable, dont la valeur expérimentale peut fluctuer pour cet ensemble au gré de ce qu'il est convenu d'appeler des processus de création et d'annihilation.
Au terme de son travail, J.L. Destouches lie tous les temps forts de son analyse de la crise épistémologique provoquée par la physique quantique dans un réseau fortement articulé. Il montre (Destouches 1942: 472) la solidarité et l'interconvertibilité partielle d'au moins quatre traits inédits associés à la mécanique quantique: (1) l'indéterminisme «essentiel» et les relations d'incertitude, (2) le remplacement d'une mécanique ponctuelle par une mécanique ondulatoire associée à la règle probabiliste de Born, (3) L'indiscernabilité des corpuscules, et (4) ce qu'il appelle le «principe de subjectivité», c'est-à-dire l'inséparabilité entre les phénomènes et leur contexte expérimental de manifestation, associée au caractère mutuellement exclusif de ces contextes. La voie suivie par la plupart des physiciens consistait à prendre la mécanique ondulatoire associée à la règle de Born pour point de départ, puis à en dériver les relations d'«incertitude», le caractère non-simultanément mesurable des grandeurs, la quantification, et l'indiscernabilité des corpuscules. Mais, remarque J.L. Destouches, il est également possible de partir du «principe de subjectivité», puis de dériver à partir de là et de quelques hypothèses auxiliaires, la quantification, l'indéterminisme «essentiel», et un principe de décomposition spectrale isomorphe à celui des ondes.
La révolution quantique, telle que la déploie J.L. Destouches, a un caractère organique. Elle touche non seulement les lois de la physique antérieure, mais aussi la définition de ses objets; non seulement les propriétés décrites, mais la notion même de propriété et la conception descriptive de la théorie physique.

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