Pas une trace continue mais une série de petits coups d'oeil
Ontologie, anthropocentration, et éthique dans Copenhague de Michael Frayn

Michel Bitbol

Texte présenté à la Comédie de Picardie, Amiens 4 Avril 2000, à propos de la pièce "Copenhague" de Michael Frayn, Actes Sud, 1999. Copyright Michel Bitbol.

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La voix la plus audible du Copenhague de Michael Frayn est celle de Margrethe Bohr. Je défendrai l'idée qu'elle n'y représente pas seulement le bon sens réfugié dans ses confortables certitudes, mais aussi la part de vérité.
Margrethe occupe une place exceptionnelle dans le trio de personnages. Elle se tient à l'écart du lien affectif quasi-filial qui lie Bohr et Heisenberg. Elle reste étrangère à l'absorption quasi-hypnotique des deux chercheurs dans leur univers scientifique. Elle maintient surtout des distances glaciales à l'égard d'un homme, Heisenberg, manifestement trop petit pour le rôle vertigineux que l'histoire lui a attribué. En même temps, Margrethe incarne l'engagement dans le concret de la vie. Cette position singulière lui permet de catalyser la discussion entre Bohr et Heisenberg sur la portée (ou l'absence de portée) ontologique de la physique quantique. Elle l'aide à percevoir la question d'une recentration de l'homme dans la nature. Elle lui inspire enfin des répliques cinglantes face aux compromissions, aux esquives, aux amertumes, et aux ambiguïtés, de Heisenberg dans l'affaire du programme nucléaire Nazi. Margrethe révèle ainsi, par contraste, qui est Werner Heisenberg: un savant aux états d'âme trop complexes pour la situation tragiquement simple à laquelle il était confronté; un homme en proie au désir enfantin de préserver tout à la fois ses amitiés, sa famille, sa réputation, son estime de soi, sa position sociale, et son Allemagne aveuglément aimée, alors qu'il ne pouvait éviter de choisir.

I

Commençons par la mutation de l'idée de nature qu'engagent Bohr et Heisenberg. En tant que spécialiste de philosophie de la physique, je tiens à souligner d'entrée de jeu que la pièce Copenhague est une source très fiable au sujet des questions épistémologiques. Non seulement son texte ne contient pas d'inexactitude, mais encore il fait preuve d'une certaine audace à l'égard des idées reçues.
L'exemple central porte sur la genèse, conceptuelle et psychologique, des relations dites "d'incertitude", ou "d'indétermination". Sur le plan conceptuel, la formulation des relations d'indétermination en 1927 a été motivée par une tension entre la nouvelle mécanique quantique, et des modèles classiques de phénomènes expérimentaux. La mécanique quantique n'inclut aucune contrepartie formelle de la trajectoire continue d'une particule. Pourtant, des traces évoquant ces trajectoires sont visibles dans les chambres à brouillard de Wilson. Dans Copenhague, Heisenberg s'exclame "c'est un scandale, il ne devrait pas y avoir de trace" car la mécanique quantique n'en comporte pas la notion; et Margrethe réplique "Sauf que moi, la trace, je l'ai vue. Aussi clairement que le sillage d'un navire" . Dans la résolution de ce conflit, Heisenberg marque un point contre le sens commun de Margrethe. Il y parvient en montrant que la perception dont se prévaut ce sens commun est chargé d'une théorie latente antérieure, et que, paradoxalement, seul le théoricien a le pouvoir de retrouver la fraîcheur du regard. Seul le théoricien révolutionnaire qu'il est peut identifier ce que la perception d'une trajectoire continue dans les chambres à brouillard doit à des présupposés classiques, et remonter en deçà de ces présupposés vers l'élémentarité brute du phénomène. "Peut-être n'était-ce pas tout à fait cela que l'on observait réellement, remarque Heisenberg dans La partie et le tout. (...) Effectivement, ce qu'on voit dans la chambre (de Wilson), ce sont simplement des gouttelettes d'eau dont chacune est certainement beaucoup plus étendue qu'un électron" . Traduit dans le langage familier qu'emploie Heisenberg en s'adressant à Margrethe, cela donne: "Pas une trace continue mais une série de petits coups d'oeil" . Non seulement ce qui apparaissait comme une trace continue est en fait discontinu, mais encore chaque "petit coup d'oeil" ne fournit qu'une évaluation imprécise de la position de l'électron. Ainsi, le conflit entre la théorie quantique et les phénomènes expérimentaux est-il résolu non par la modification de la théorie mais par la dissolution de ce qu'on croyait voir comme phénomène.
Ce point marqué contre le sens commun sur le plan de l'audace conceptuelle est cependant reperdu par Heisenberg sur le plan de la motivation psychologique. Comme le souligne Margrethe, en accord avec les conclusions de plusieurs historiens, l'article de 1927 sur les relations "d'indétermination" était une contre-attaque de Heisenberg face au succès sociologique de la mécanique ondulatoire de Schrödinger . Cet article témoignait de sa volonté de reprendre l'avantage, après le dépit qu'il avait éprouvé en 1926 en voyant que l'attention de la communauté des physiciens, et les propositions de postes, se concentraient entièrement sur Schrödinger. Bien entendu, l'importance de la découverte de Heisenberg ne saurait être amoindrie par sa naissance trouble dans une querelle de personnes. Mais la querelle a laissé son empreinte sur le contenu même de l'article de 1927. Après avoir dérivé les relations d'indétermination du formalisme de la mécanique quantique, Heisenberg a en effet tenu à montrer que ces relations pouvaient découler d'une description semi-classique de corpuscules-objets subissant des collisions (et donc des "perturbations") de la part de corpuscules-agents de mesure . Tout se passe comme s'il voulait exorciser le spectre de la représentation semi-classique ondulatoire que défendait Schrödinger. Or, ainsi que le lui a montré Bohr, cette opération d'exorcisme était vouée à l'échec. Car l'origine véritable de l'indétermination n'est pas la "perturbation" elle-même mais l'impossibilité de l'évaluer. Et cette impossibilité ne peut s'expliquer à son tour qu'à condition de changer de description semi-classique. De la description corpusculaire qu'on employait au moment de la collision, on doit passer à une description ondulatoire quand l'agent de mesure passe dans l'objectif du microscope. Seule la représentation ondulatoire explique les effets de diffraction qui empêchent d'évaluer précisément la perturbation de l'agent de mesure sur l'objet.
"Je sais, je l'ai mis en note à la fin de mon article" , répond Heisenberg dans Copenhague. Effectivement, cette note sur la nécessité de faire intervenir la représentation ondulatoire a bien été ajoutée par Heisenberg dans les épreuves de son article, sous la pression de Bohr. Mais la tentative initiale de se démarquer coûte que coûte de la mécanique ondulatoire n'est pas restée sans conséquences. D'une part, elle a laissé se propager une image évocatrice mais trompeuse, celle d'une particule-objet dont on ne peut connaître simultanément la position et la vitesse parce que la particule-agent de mesure la perturbe. D'autre part, le penchant intéressé de Heisenberg pour la représentation corpusculaire, imparfaitement corrigé par son compromis avec Bohr, a eu pour conséquence un discret recul par rapport à l'audacieuse table rase ontologique qui avait marqué la naissance de la mécanique matricielle en 1925. Dans ses conférences de Chicago de 1929, Heisenberg signale que "les relations (d'indétermination) indiquent les limites à l'intérieur desquelles la (représentation) corpusculaire est applicable" . Il révèle par là le but principal qu'il assigne aux relations d'indéterminations: indiquer un domaine où la représentation classique de corps matériel peut être extrapolée, à une approximation près, vers l'échelle microscopique. Mais un point de départ conceptuel différent aurait pu permettre une plus grande radicalité. Ainsi, pour Schrödinger, dont les prémisses sont tout autres, le fait que la représentation de corpuscules matériels ne se soit vue reconnaître quelque pertinence qu'à une approximation près, suffit à l'invalider complètement et en principe. Il faut selon lui avoir le courage de dire que les séries d'événements isolés enregistrés dans les chambres de Wilson ne donnent rien d'autre que "l'illusion d'étants permanents" . Selon Schrödinger, il n'est pas question de se représenter les traces dans la chambre de Wilson comme résultant d'une "série de petits coups d'oeil" stroboscopiques sur des ombres encore agissantes d'entités permanentes. Il faut d'emblée les appréhender comme une simple série discrète de phénomènes localisés et instantanés, qu'on n'a de raison de synthétiser en trajectoire approximative de quelque chose que par souci de ne pas imposer de limites aux modes d'appréhension et d'expression accessibles au sens commun de Margrethe .

II

Le deuxième thème que je souhaite aborder est celui de l'anthropocentration. Le personnage de Bohr résume le tournant philosophique accompli durant les années de formation de la mécanique quantique en s'exclamant "On a remis l'homme au centre de l'univers". Cette phrase provocante recueille des indications dispersées dans l'oeuvre de Bohr et de Heisenberg. Les titres de deux ouvrages de Bohr renvoient à la connaissance humaine plutôt qu'à l'image du monde. La tâche qui y est assignée au physicien consiste à ordonner les connaissances humaines plutôt qu'à découvrir un ordre naturel. La physique a à s'ériger en science des rapports qu'entretient l'homme avec la nature, plutôt qu'en science d'une nature "en soi". L'homme, écrit Bohr repris par Heisenberg, n'est plus un spectateur décentré mais l'acteur central dans "le théâtre de la vie" .
La phrase de Bohr apparaît par là s'opposer point par point à l'image de l'homme perdu dans un univers infini, privé de centre et de sens, qui terrifie les interlocuteurs du Galilée de Bertolt Brecht. Le rôle constitutif de l'homme bohrien semble bien être aux antipodes de son rôle copernicien décrit par Brecht: "(...) terrestre, pitoyable, sur un astre minuscule, dans la dépendance de tout, autour duquel rien ne tourne" . Mais en va-t-il bien ainsi? Dans quelle mesure peut-on attribuer à Bohr une position néo-ptoléméenne face au copernicanisme de Galilée? Et d'abord quelles précautions doit-on prendre lorsqu'on transpose les qualificatifs "néo-ptoléméen" et "copernicien" de l'astronomie à la théorie de la connaissance?
Une réflexion sur la "révolution copernicienne" au sens de Kant peut nous aider à répondre à ces questions. Le grand retournement de la philosophie transcendantale revient selon Kant, on le sait, à ne plus considérer que notre connaissance se règle sur les objets, mais qu'au contraire les objets se règlent sur notre capacité de connaître . Ce retournement est comparé par lui à l'idée de Copernic, qui consiste à ne plus essayer d'expliquer le mouvement apparent des astres par leur rotation autour du spectateur immobile, mais plutôt, en grande partie, par le déplacement de l'observateur par rapport aux astres restés fixes. Des chercheurs ont pourtant contesté le bien-fondé de l'analogie. Abner Shimony souligne par exemple que si le qualificatif "Copernicienne" convient à une doctrine qui n'accorde à l'homme qu'une place insignifiante dans l'univers, on peut difficilement l'appliquer à une philosophie comme celle de Kant, suivant laquelle l'ordre et la régularité de l'apparaître naturel a son origine dans une prescription de notre faculté humaine de connaître. Shimony revendique donc la filiation copernicienne pour sa propre philosophie des sciences réaliste et naturaliste. À l'examen, cependant, on s'aperçoit que la lecture que fait Shimony de la révolution astronomique due à Copernic est partielle, et que cela explique son incompréhension du sens de l'analogie employée par Kant.
La révolution astronomique initiée par Copernic a en effet deux composantes indissociables. L'une revient à faire perdre sa position centrale dans l'espace à l'homme en tant que créature naturelle, descriptible en troisième personne. L'autre consiste à expliquer l'apparence du ciel nocturne non pas par le seul mouvement des objets célestes, mais par la relation qu'entretiennent ces objets avec l'homme conçu comme sujet connaissant, appréhendé en première personne. La décentration en troisième personne n'est qu'une conséquence du succès de l'explication relationnelle, en première personne, du mouvement apparent des astres. Mais elle est la plus facile à représenter, et c'est donc elle qui se trouve généralement retenue. Si l'on pratique cette restriction du sens de la révolution copernicienne, et si en plus on assimile la décentration spatiale de l'homme-naturel à une perte d'importance de l'homme en général, on n'a effectivement aucune raison de qualifier Kant de "copernicien" en philosophie. En revanche, si l'on se souvient de la composante relationnelle et épistémique de la révolution copernicienne, Kant apparaît parfaitement en droit de s'en prévaloir. Qu'est-ce en effet que la révolution copernicienne selon Kant? Une explication de l'ordre légal des phénomènes non par des caractéristiques appartenant en propre aux objets, mais par la relation qu'entretient la chose-en-soi avec la structure épistémique de l'homme appréhendé en première personne. De même, qu'offre selon Bohr la conception nouvelle de la nature occasionnée par l'avènement de la mécanique quantique? Une explication de l'aspect (corpusculaire ou ondulatoire) des phénomènes non par des déterminations propres des objets, mais par une relation établie entre le milieu microscopique et les concrétisations instrumentales de la structure épistémique, linguistique, et pragmatique humaine. Bohr pourrait donc à la fois se déclarer copernicien au sens de Kant, et partisan d'un rétablissement de la centralité gnoséologique de l'homme, sans la moindre contradiction.
La difficulté de la démarche de Kant et de Bohr est qu'aucune représentation en troisième personne de la relation épistémique qu'ils invoquent n'est disponible. Chez Copernic, il était facile de mettre en scène les deux pôles, objectif et subjectif, de la relation, dans l'espace ordinaire tridimensionnel. Mais chez Kant et chez Bohr, quelque chose du pôle subjectif doit rester à l'arrière-plan, sans possibilité de figuration spatiale. Que ce soit, chez Kant, parce que l'espace en tant que forme a priori de la sensibilité est lui-même une fonction du sujet connaissant. Ou que ce soit, chez Bohr, parce que les concepts classiques et le langage courant font partie des présupposés constitutifs de la connaissance des physiciens, et que vouloir les projeter sur la scène du connu reviendrait à amorcer une régression à l'infini. Une structure cognitive non intégralement connue, un équipement pragmatico-linguistique non intégralement saisi ou décrit. Tout comme l'oeil, dirait Wittgenstein, n'est pas trouvé dans son champ visuel.
C'est ce statut transcendantal de l'homme bohrien que Margrethe fait malicieusement ressortir dans une version solipisite, lorsqu'elle déclare: "Si c'est Heisenberg qui est au centre de l'univers, alors la seule chose qu'il ne puisse pas voir dans l'univers c'est Heisenberg lui-même" . C'est ce même statut transcendantal qui forme l'axe du vertige éthique de Heisenberg à la fin de la pièce: "Deux mille millions d'individus, remarque-t-il, et celui qui doit décider de leur sort est le seul qui se dérobe constamment à ma vue" .

III

La question éthique est celle qui concentre la plupart des interventions de Margrethe Bohr dans la pièce. Sa méfiance à l'égard de Heisenberg, son extrême causticité face à chacune des tentatives de justification morale de ce dernier, se fondent sur de solides raisons.
Rappelons que Margrethe Bohr avait d'abord refusé d'accueillir Heisenberg lors de sa visite en septembre 1941. Son refus est facile à comprendre. Heisenberg arrivait au Danemark occupé avec la confiance de Himmler et du parti nazi, acquise de haute lutte entre 1938 et 1939. Cette confiance s'était d'abord concrétisée par un poste universitaire et une participation au projet Uranium du bureau de recherches sur les armes. Puis elle avait connu sa consécration en 1943-44 par la remise d'une croix de guerre, et par la publication d'un numéro spécial de la revue de propagande de Goebbels, consacrée au "leader national allemand" qu'était devenu Heisenberg. Partout où Heisenberg voyageait, dans les pays alors occupés, il s'employait à convaincre ses interlocuteurs que la domination de l'Allemagne était un moindre mal, car le choix était entre Hitler ou Staline. Il avait dit cela à Christian Möller au Danemark en septembre 1941, et l'avait répété à Hendrik Casimir aux Pays-Bas en 1943 . Aucun de ses interlocuteurs n'avait pu lui faire comprendre que l'étendue des horreurs guerrières et concentrationnaires nazies rendaient l'option d'une Europe allemande définitivement inacceptable. À cet antagonisme de fond s'ajoutaient des menaces formulées à l'encontre de Bohr et de son institut par Carl-Friedrich Von Weizsäcker, qui accompagnait Heisenberg à Copenhague en 1941. Si les physiciens danois refusaient de participer à la conférence du centre culturel allemand, insinuait-il en substance, un institut SS serait imposé en lieu et place de l'institut Niels Bohr. Un certain degré de collaboration était en somme le prix à payer pour la protection que Heisenberg accordait à Bohr par l'intermédiaire de Ernst Von Weizsäcker, père de Carl-Friedrich, et ambassadeur d'Allemagne au Danemark.
Dans ce contexte historique, il est facile de comprendre l'amertume de Margrethe. Considérons deux exemples de ses interventions.
Niels Bohr signale au début de Copenhague, à titre de circonstance atténuante, que les Nazis ont qualifié Heisenberg de "Juif blanc" parce qu'il défendait ce que leur propagande appelait "la physique juive", c'est à dire d'abord la théorie de la relativité et ensuite sa mécanique quantique. Mais Margrethe réplique immédiatement à son époux que les vrais juifs, eux, ont perdu leur poste et parfois leur vie . Plus loin dans la pièce , elle juge que le but essentiel de Heisenberg dans son plaidoyer en faveur de la soi-disant "science juive" était de rétablir sa propre physique théorique dans toute sa gloire.
Il est vrai que Heisenberg a été attaqué par l'idéologue Alfred Rosenberg en 1934 pour avoir défendu la théorie de la relativité, et qu'en 1936 et en 1937 des attaques très dures ont été dirigées contre lui par des journaux officiels du parti nazi. Mais les réactions de Heisenberg face à ces attaques restent pathétiquement en-deçà de leur enjeu moral et politique. Il les prend comme des affronts personnels et professionnels, ou comme des menaces contre l'avenir de la physique allemande en tant que discipline académique. À aucun moment il ne les perçoit comme un signe de plus, s'il en était besoin, du caractère insensé du régime nazi et de la vanité de toute tentative de composer avec lui. Au lieu de cela, il fait jouer ses relations, il contacte les plus hauts dirigeants, il proclame sa bonne foi, c'est-à-dire son "apolitisme" et sa loyauté à l'égard du régime en place, il se prête avec un empressement mêlé de peur à une enquête de la SS à son propos, il cherche à rétablir ce qu'il appelle son "honneur" par un entretien personnel avec Himmler. À force de compromissions, il est réhabilité, et retrouve ses chances dans la course aux postes universitaires. Le résultat de cela est qu'il sauve la physique en tant que discipline en Allemagne, mais sans ses collègues juifs; qu'il retrouve le droit d'enseigner la relativité, mais à condition de rayer le nom d'Einstein. Ses relations avec Born, Pauli, et d'autres physiciens partis d'Allemagne, sont à partir de là une suite d'extrêmes maladresses, et d'aveux d'acceptation des normes instaurées par le Nazisme. Il contacte Born pour qu'il revienne en Allemagne l'aider à remettre sur pied la physique, mais lui indique candidement que, bien entendu, sa famille ne pourra pas le suivre en raison des lois raciales. Il s'excuse auprès de Pauli de ne pouvoir le compter au nombre des contributeurs à une publication en l'honneur de Sommerfeld, parce que cette publication est réservée aux "Aryens"; mais il n'envisage à aucun moment de se retirer lui-même de la liste des participants pour protester contre cela . En visite aux Etats-Unis en 1938-1939, il décline les invitations d'émigration qui lui sont faites, mais finit par admettre, dans des lettres à Sommerfeld , que s'il ne tient pas à rester en Amérique c'est surtout parce qu'il craint d'y avoir un statut de second rang et de grandes difficultés à travailler.
Heisenberg ne s'en est pas tenu à refuser d'émigrer; il a contesté l'utilité de la démarche; et il a retourné la charge de culpabilité contre ceux qui l'avaient fait, en soulignant qu'il valait mieux affronter la catastrophe comme lui, que la fuir comme d'autres. L'utilité d'un acte de démission et d'émigration était pourtant évidente au vu de la réaction violente des Nazis lors du départ de Schrödinger, l'un des rares savants non-juifs à avoir quitté l'Allemagne dès 1933. Et en ce qui concerne le reproche de fuir la catastrophe au lieu de l'affronter, l'exemple même de Heisenberg en montre l'absurdité. Dans un régime de type Nazi, le simple fait de remplir une fonction sociale éminente revient à un assentiment. Car chaque acte enfonce plus profondément celui qui l'accomplit dans de troubles et douloureuses compromissions. Quelqu'un qui prétend affronter la catastrophe sur place ne fait en réalité qu'y contribuer, s'il se contente d'un vague et secret dégoût des excès totalitaires.
Une autre série de répliques cinglantes de Margrethe concerne le programme nucléaire . Si Heisenberg n'a pas offert la bombe atomique à l'Allemagne, dit-elle, c'est qu'il ne savait pas la faire. Une lecture au premier degré de la transcription des enregistrements de conversations entre physiciens allemands prisonniers des services de renseignements anglais en 1945 suffit à s'en convaincre. Dans ces enregistrements, Heisenberg, stupéfait par l'annonce de l'explosion de la bombe atomique américaine à Hiroshima, montre son ignorance des techniques qui ont permis d'y aboutir. Il commet au début de grossières erreurs sur la séparation isotopique de l'Uranium 235, et sur le coefficient de multiplication qui fixe la masse critique. La masse critique d'Uranium 235 est fixée par lui à 1 ou 2 tonnes, au lieu des quelques dizaines de kilogrammes qui ont suffi . Des interprétations de ces textes favorables à Heisenberg ont été avancées, mais elles supposent d'admettre qu'il cachait ses connaissances à ses collègues, ou bien, de façon encore plus invraisemblable, qu'il avait intentionnellement renoncé à faire un calcul de masse critique.
Quoiqu'il en soit, l'absence de bombe atomique allemande, faisant contraste avec l'utilisation tragique de la bombe atomique américaine, fournit à Heisenberg l'occasion de retourner l'accusation portée contre lui. Les physiciens qui ont participé au programme nucléaire américain ne devraient-ils pas se sentir plus coupables que lui, puisque eux ont réussi d'une si atroce manière? Malheureusement pour Heisenberg, ce désir qu'il a de s'ériger à son tour en juge, et cet essai de placer les deux projets d'armement sur le même plan, ne font que mettre en évidence son immaturité affective, éthique, et politique. Bohr, et les autres physiciens qui ont contribué à l'effort nucléaire américain, ont rarement manqué de faire un douloureux examen de conscience à la suite de l'annihilation de deux villes japonaises. Mais cela était le fardeau personnel qu'ils avaient à assumer en contrepartie de leur engagement sincère, dans les années 1940-1944, à sauver ce qui pouvait encore l'être d'une humanité menacée par la dictature la plus monstrueuse de l'histoire. En aucune manière leur désarroi rétrospectif ne pouvait être utilisé comme arme contre eux par quelqu'un qui avait accepté de se compromettre avec cette dictature. Heisenberg n'a pas pu ou pas voulu comprendre cette asymétrie de situation. Il s'en est tenu à des dénonciations vagues de la guerre et de la politique, à la posture naïve du savant pur contre les dirigeants impurs, et à une équivalence entre tous les "patriotismes". Rien ou si peu sur les fauteurs de guerre, rien ou si peu sur la différence des régimes politiques, rien ou si peu sur les valeurs assumées ou bannies par la patrie défendue. On se trouve là aux sources de la banalisation du crime nazi.