M.Bitbol, L'aveuglante proximité du réel, champs-Flammarion, 1998

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Le but de cet ouvrage est de tirer toutes les conséquences d'une idée formulée très tôt dans l'histoire de la mécanique quantique: celle que cette théorie traduit une situation d'inséparabilité entre l'objet et l'instrument servant à son investigation expérimentale, et que par conséquent elle ne fournit pas une image de la nature mais seulement «l'image de nos rapports avec la nature» (W. Heisenberg).

Les difficultés rencontrées lorsqu'on cherche à utiliser la mécanique quantique afin de dégager d'hypothétiques traits propres du réel, se voient dès lors attribuées métaphoriquement à l'«aveuglante proximité» de ce réel, plutôt qu'à son excessif éloignement.

Encore faut-il donner forme et consistance à la conception nouvelle de la théorie physique qui s'impose à la suite de cette mutation des représentations épistémologiques. Que peut être une théorie si elle n'est plus «Theoria», contemplation systématisée d'un déroulement naturel supposé extérieur? A quoi doit ressembler un mode d'organisation rationnel des activités expérimentales et des phénomènes résultants qui, ainsi que l'écrit Cassirer, n'aurait pas pour objet de «(...) rompre les limites du monde de l'expérience pour nous ménager une issue vers le monde de la transcendance, mais de nous apprendre à parcourir en toute sûreté ce monde empirique, à l'habiter commodément» ? Une telle transformation de nos conceptions de la théorie physique n'implique-t-elle pas des abandons inacceptables?

La réponse apportée à cette dernière interrogation est qu'à l'apparent recul ontologique du projet de la physique répondraient d'indiscutables avancées épistémologiques; qu'une théorie physique du type envisagé par Cassirer verrait s'accroître son champ de validité en même temps qu'elle diminuerait ses ambitions; qu'une connaissance n'est raisonnablement exhaustive qu'à condition de renoncer à être exhaustivement objectivante; qu'elle n'est suffisamment générale qu'à condition d'être en partie participative. Renoncer à l'exhaustivité au nom d'une conception statique et universelle de l'objectivité constitue une option respectable (et qui a montré son efficacité à l'époque de la physique classique), mais qui aboutit un jour ou l'autre à des manifestations de «retour du refoulé» épistémique. C'est entre autres cela que la mécanique quantique nous a rappelé, de façon sibylline quoique insistante. Le reperdre de vue pour quelque temps encore ne constituerait en rien un progrès de la pensée.

Le principal test d'une telle conception consiste à montrer que certaines caractéristiques jugées mystérieuses de la mécanique quantique sont considérablement clarifiées pour peu que l'on substitue à la conception de la théorie physique comme description désengagée du monde, celle qui en fait un compte-rendu prédictif des engagements possibles dans le monde.

Une première caractéristique de ce genre est l'indéterminisme. Je me suis donc attaché à montrer que l'indéterminisme quantique se comprend aisément comme indice de l'inséparabilité du phénomène et de ses conditions de manifestation, plutôt que comme reflet de l'ordre (ou du désordre) d'une nature séparée.

Dans le même esprit, l'atomisme a été évalué à l'aune de sa capacité (seulement partielle) à unifier une large gamme de projets expérimentaux conjoints. Et le concept de vide quantique, souvent réifié en un "nouvel éther", a été reconduit à sa relativité vis-à-vis de l'état dynamique d'une famille de détecteurs d'événements discrets.

Enfin, la conception défendue dans L'aveuglante proximité du réel aboutit à une conception de l'histoire de la physique assez éloignée de l'idée de "convergence asymptotique vers la fidélité au réel" qui semble constituer la sagesse commune dans ce domaine, au moins depuis C.S. Peirce. Cette nouvelle conception est appelée "convergence réflexive", car elle consiste à remarquer qu'en plus de l'accroissement des aptitudes technologiques qu'ils entrainent, les progrès de la physique tendent à nous révéler de mieux en mieux (à travers la structure des formalismes) les normes régissant nos propres activités d'exploration expérimentale. Le succès même des théories dans la maîtrise prédictive des phénomènes expérimentaux, et dans l'unification formelle, est rapporté à leur capacité de traduire symboliquement les présupposés de rationalités procédurales correspondant à des couches de plus en plus profondes et générales de l'activité expérimentale. Ces présupposés constituent ce que j'appelle l'arrière-plan pragmatico-transcendantal des théories physiques.


Le seul fait d'avoir offert une alternative à l'explication du succès des théories par le réalisme convergent rend déjà cette explication moins attractive, puisque l'un de ses arguments majeurs était son exclusivité. Par ailleurs, son attrait diminue encore si on considère le statut actuel des modèles de théories physiques les plus riches en contenu ontologique. Tant qu'il était possible, durant les périodes qui suivaient une révolution scientifique, de formuler un modèle unifié s'inscrivant dans une hiérarchie traditionnelle de types ontologiques, on pouvait penser que le bref moment pendant lequel l'assise transcendantale des théories s'était trouvée exposée n'était qu'un incident de parcours, et qu'au total la dynamique de la recherche demeurait tendue vers l'approche asymptotique d'un modèle Vrai de la nature. Mais à partir du moment où, comme c'est le cas en mécanique quantique, les modèles proposés ne permettent plus d'offrir une représentation unifiée et non arbitraire, et où dans le même temps l'arrière-plan transcendantal de la théorie reste à nu, on est à l'inverse en droit de se demander si la priorité antérieure accordée aux modèles n'était pas dû à un long accident historique.

Cet accident, c'était le confinement de l'investigation à l'Umwelt du genre humain, à notre environnement immédiat, à cette sorte d'île du Milieu Pascalien où les présuppositions pragmatiques de l'action et du langage, comme par exemple celle de dé-contextualisation, ne conduisaient à aucune impasse. Ce n'est qu'en raison de cet accident que rien n'empêchait de poursuivre, en dépit des protestations des positivistes et du regard critique des néo-kantiens, l'élaboration d'une hiérarchie de types de modèles dont l'arche-type était celui de la «chose» et de l'espace de l'environnement quotidien.

Au regard de l'enseignement de la mécanique quantique, par conséquent, notre perception de ce qui est accidentel et de ce qui est essentiel dans l'histoire de la physique, se renverse.

La longue chaîne des types de modèles apparaît comme l'effet persistant mais accidentel d'une projection des normes et des présuppositions de nos activités expérimentales sur la nature. Une projection qui tend à s'effectuer sur un mode aussi voisin que possible de la pré-compréhension perceptive et motrice de nos tâches journalières.

Au contraire, ce qui apparaît a posteriori essentiel dans l'histoire des théories physiques, ce sont ces moments d'abord estompés et fugaces puis de plus en plus manifestes, où quelques grands acteurs des périodes révolutionnaires ont exhumé l'assise pragmatico-transcendantale de l'étape qu'ils étaient en train de franchir.

En se concentrant sur ces moments-là plutôt que sur les phases post-révolutionnaires de réélaboration de modèles, on est conduit à comprendre l'histoire de la physique d'une façon certes radicalement opposée à celle du réalisme convergent, mais bien plus structurée que les proliférations anarchiques d'essais et d'erreurs à la Feyerabend . On en vient à considérer cette histoire comme une succession d'étapes discontinues d'élargissement des normes présupposées par la dynamique des activités de recherche, suivies de l'explicitation de ces normes par une formalisation théorique adaptée à chaque étape de leur universalisation. L'élargissement de ces normes se déroule pour sa part en deux temps essentiels. Dans un premier temps, une théorie physique préalable opère en tant que systématisation formalisée des normes présupposées par un mode traditionnel d'activité expérimentale et d'anticipation de ses résultats. Dans un deuxième temps, la circonstance de la valeur non-nulle d'une constante universelle (qui elle-même traduit, selon le principe anthropique faible, quelque chose de notre situation d'êtres dans le monde plutôt que quelque chose du monde tel qu'il est indépendamment de la situation que nous y occupons), contraint l'expérimentateur confronté à un domaine où cette valeur ne peut être négligée à réorienter son activité, à en élargir les normes, et à formuler une autre théorie recueillant ces nouvelles normes.

En adoptant cette façon de comprendre l'histoire de la physique, on atteint plusieurs objectifs épistémologiques intéressants:

(1) On est amené à tenir l'évolution des théories pour un processus qui, s'il se distingue radicalement d'un mode d'approche du réel, emprunte quelque chose de leur rationalité aux méthodes de recherche sous-tendues par la croyance réaliste. Sous couvert d'une alternance d'élaborations, de mises à l'épreuve, et de retraits de modèles, ce processus tend en effet à sélectionner de manière réglée des rationalités procédurales de plus en plus générales adaptées à chaque phase d'élargissement de l'investigation entreprise.

(2) On s'affranchit du problème de la sous-détermination, puisque celle-ci concerne la richesse représentative des modèles et non pas les présuppositions transcendantales minimales d'une pratique (exprimées par la sous-structure prédictive de la théorie).

(3) On donne une nouvelle signification à l'unidirectionnalité de l'oeuvre scientifique, en évitant de l'associer à cette hypostase des sous-structures ontologiques des modèles qui tendait à conforter le réaliste dans son impression de poursuivre avec succès une quête de la vérité-correspondance.

(4) A la lumière d'une telle conception, la procédure standard qui fait intervenir une succession proliférante de conjectures et de réfutations de modèles s'explique par la difficulté qu'il y a à identifier les normes parfois implicites d'une recherche sans l'aide de leur traduction objectivée sous forme de modèles. Le mythe de la convergence vers le réel apparaît dès lors comme la projection ontologique, ou l'image en miroir d'une autre convergence. Cette convergence, c'est celle que j'ai appelée la convergence réflexive; c'est-à-dire la convergence vers les formes les plus universelles de l'oeuvre d'orientation de l'être vivant dans le monde.