L'ALTER-EGO ET LES SCIENCES DE LA NATURE
Autour d'un débat entre Schrödinger et Carnap

 

MICHEL BITBOL

Paru dans: Philosophia Scientiae, 3 (cahier 2), 203-213, 1999; également dans le chapitre 2, §2-13, de Physique et philosophie de l'esprit

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Résumé: On analyse le débat qui a opposé Schrödinger à Carnap en 1935-36 à propos de l'«hypothèse des autres consciences». Cette hypothèse a-t-elle un statut extra-scientifique, comme le pense Schrödinger, ou est-elle empiriquement testable, comme l'affirme Carnap? La discussion tourne autour de la notion wittgensteinienne de «gonds du langage», et de ce que Searle appelle «l'arrière-plan».

Abstract: The 1935-36 controversy between Schrödinger and Carnap, about the "assumption of other minds", is analyzed. Is this assumption extra-scientific (as Schrödinger believes), or is it empirically testable (as Carnap claims)? The discussion makes use of both the wittgensteinian notion of "hinges of the language" and Searle's notion of "background".

 

 

«Toutes les prémisses sur quoi s'appuie la science, lorsqu'elles ne sont pas de nature purement conventionnelle, reposent sur l'expérience». C'est par cette phrase-programme que se conclut un article de Carnap publié en Français, en 1936, dans la revue Scientia sous le titre «Existe-t-il des prémisses de la science qui soient incontrôlables?» [Carnap, 1936].
Si Carnap se croit obligé en 1936 de réaffirmer une stricte partition de l'ensemble des propositions en analytiques et synthétiques, et s'il estime devoir signaler à nouveau l'impossibilité qu'une proposition synthétique soit placée hors de portée d'un contrôle empirique, coupant ainsi toute voie de retour à une forme quelconque du synthétique a priori, il le fait d'abord en réponse à un article de Schrödinger paru un an plus tôt dans la même revue, et directement écrit en langue Française. La réponse à Schrödinger vise cependant sans doute aussi, à travers lui, d'autres interlocuteurs comme Neurath, Schlick, ou Popper, que Carnap ne nomme pas mais avec lesquels un débat est en cours au milieu des années 1930 .
L'article de Schrödinger, modestement intitulé «Quelques remarques au sujet des bases de la connaissance scientifique» [Schrödinger, 1935], contient une thèse choquante pour Carnap, ce qui explique sa réponse rapide et vigoureuse. Cette thèse, d'autant plus provocatrice à ses yeux qu'elle a été formulée par l'un des plus grands physiciens de l'époque, est la suivante: «La science ne se suffit pas à elle-même, elle a besoin d'un axiome fondamental, d'un axiome de base venu du dehors». Un «axiome» qui est radicalement extérieur au système des sciences parce qu'il n'est ni testable empiriquement ni assimilable à une convention. Un axiome de base que Carnap assimile de ce fait à une «prémisse(s) trans-empirique(s), que l'on devrait appeler métaphysique».
Mais quel est donc cet «axiome fondamental»? Schrödinger évite d'en préciser tout de suite le contenu, comme s'il pressentait que c'était encore trop en dire que d'en donner un énoncé, et comme s'il anticipait une stratégie argumentative de Carnap dont le meilleur point d'appui reposera en fin de compte sur ce que comporte de naïf la formulation explicite d'un tel «axiome». Le début de son article apparaît dès lors comme un long préambule dont le seul objectif clair est la temporisation. Puis, après avoir souligné l'impossibilité pour un chercheur de re-concevoir de lui-même toutes les théories et surtout de refaire seul toutes les expériences qui ont conduit à l'état présent de sa science, Schrödinger commence à laisser entrevoir son hypothèse ou axiome fondamental. «Les perceptions sensibles d'un autre être humain, remarque-t-il, c'est quelque chose que je n'ai jamais éprouvé moi-même. Je n'hésite cependant pas à les interpréter en évoquant le souvenir de ce que j'appelle mes propres perceptions semblables». Pour pouvoir utiliser les compte-rendus expérimentaux écrits par un collègue «comme si j'avais moi-même fait et enregistré toutes les observations», dit encore Schrödinger, il faut que je lui prête des «perceptions sensibles» semblables aux miennes. Le travail du scientifique repose en fin de compte sur une hypothèse anti-solipsiste que Schrödinger nomme l'«hypothèse P» pour «Personnalité» des autres hommes, mais dont seul Carnap, il faut le souligner, donne un énoncé synthétique dans sa réponse à Schrödinger:

Hypothèse P: Ce n'est pas seulement moi-même qui ai des sensations (et, par suite, des pensées, des sentiments, des souvenirs, etc.); les autres hommes en ont aussi.

Que cette hypothèse ne puisse pas être «vérifiée par la méthode scientifique exacte» (ou bien qu'elle échappe au «contrôle empirique», comme préfère le dire Carnap à la suite de sa critique récente du vérificationnisme dans Testability and meaning), ce n'est certainement pas là une circonstance accidentelle ou accessoire pour Schrödinger. Non seulement toutes les constatations que je suis susceptible de faire sur les comportements d'un autre homme sont indifféremment interprétables en termes d'automatismes neuro-physiologiques ou en termes de sensations et de pensées, mais le second type d'interprétation (qui tendrait à conforter l'hypothèse P) doit obligatoirement, méthodologiquement, être rejeté dans un certain cadre d'explication scientifique. Pour le montrer, Schrödinger choisit une illustration très simple. Je pince un autre homme; «l'homme poussera peut-être un cri, mais ne serait-ce pas là la manière dont cet automate réagit au pincement?». D'un côté, nous nous récrions devant cette suggestion dégradante selon laquelle l'alter-ego pourrait n'être qu'un automate, mais d'un autre côté, nous devons obliger le physiologiste à en faire un usage systématique.

Si on lui demande pourquoi l'homme crie, croiriez-vous qu'à un physiologiste (en tant que physiologiste) il conviendrait de répondre que l'homme crie parce qu'il ressent une douleur? Certainement non, car en répondant ainsi il fermerait les yeux sur le véritable problème scientifique.

Le physiologiste qui intercalerait dans son compte-rendu des phases du processus neuronal une référence à ce qui est ressenti par le possesseur du système nerveux, ne ferait par là qu'avouer son ignorance partielle de la classe de phénomènes qu'il a la charge d'élucider. Plus grave encore, s'il systématisait l'intervention subreptice de l'hypothèse P dans ses explications, il serait en grand danger de retomber dans quelque vitalisme, ou d'en revenir à l'invocation des entéléchies.
Le physiologiste est en fait tenu de se conformer à une décision que personne n'a sans doute jamais prise, mais qui conditionne la démarche scientifique de bout en bout. Cette décision, que Schrödinger mettra en scène de façon dramatique dans la conclusion à son ouvrage La nature et les Grecs [Schrödinger, 1954], puis dans L'esprit et la matière [Schrödinger, 1956, 201], c'est celle de procéder à l'objectivation.

Dans le but de construire notre représentation du monde extérieur, écrit-il, nous avons utilisé l'artifice simplificateur qui consiste à exclure notre propre personnalité, à la retirer (...); là se trouve précisément la raison pour laquelle le tableau scientifique du monde ne contient par lui-même aucune valeur éthique, aucune valeur esthétique, aucun mot sur notre but ultime ou notre destin.

Ce constat mélancolique ne s'assimile cependant en rien à une invitation à régresser. Une fois le sens de son oeuvre conditionné par le choix d'objectiver, c'est-à-dire par le choix de soustraire de la représentation tout ce qui appartient au «sujet de la connaissance», le scientifique doit aller jusqu'au bout. Il ne doit plus se retourner (au moins aussi longtemps qu'il est dans son laboratoire) vers un paradis perdu que Schrödinger désigne, à la suite de sa fréquentation de l'Advaita Vedanta puis de Schopenhauer, comme le domaine de l'unité mystique des esprits entre eux et de l'Esprit-Un avec le monde. L'objectivation, chez Schrödinger, n'a donc ni la contingence du fait ni la part d'indifférence de la convention; elle a le caractère impératif d'un commandement auquel Héraclite a prêté sa voix dans son fragment 2: «(...) il faut suivre ce qui est commun!».
Pour Schrödinger, la raison apparemment paradoxale pour laquelle l'hypothèse P n'a pas sa place dans un discours scientifique, c'est que le mode scientifique de discours est entièrement adossé sur elle; c'est qu'occupant l'arrière-plan des sciences (en un sens assez voisin de celui où l'entend John Searle ), l'hypothèse P ne saurait entrer parmi les déterminations jetées-devant par ces sciences. Les constituants de l'hypothèse P ne peuvent pas compter parmi les attributions des ob-jets de connaissance scientifique, pas même quand ces objets sont des êtres humains. Schrödinger l'indique en une phrase dans son article de 1935. L'hypothèse P n'est pas scientifique, insiste-t-il, et cela

(...) interdit d'en faire usage dans le traitement même d'un problème scientifique, en dépit, et peut-être à cause, du fait que la science dans son ensemble repose sur cette hypothèse.

Ce caractère ectopique de l'assise des sciences paraîtrait sans doute insupportable à un philosophe pour qui la méthode scientifique constitue la mesure exclusive de la validité des propositions, et pour qui par conséquent aucune proposition ne devrait être placée par principe hors du champ d'exercice de cette méthode, même et peut-être surtout lorsqu'il s'agit de ses propres prémisses. Mais Schrödinger, qui soutient depuis longtemps que «la physique ne se réduit pas à la physique atomique, ni la science à la physique, ni la vie à la science» [Schrödinger, 1926] ne s'en afflige pas du tout. Bien au contraire, l'ex-territorialité scientifique de l'hypothèse P a selon lui le mérite de fournir l'un de ces signes à la fois équivoques et incontournables de l'enracinement des sciences dans un lebenswelt qui les a toujours-déjà précédées .

Je ne pense même pas, écrit-il dans son article de 1935, que la science ait à regretter le fait qu'un de ses principaux piliers repose sur un terrain non-scientifique. Car de cette manière, la science se rattache plus étroitement aux autres pensées et fins humaines que si elle existait par elle-même.

Au cours de sa réponse, Carnap ne met pas radicalement en doute la validité de l'hypothèse P de Schrödinger. Il partage (bien évidemment, dirait-il) l'anti-solipsisme de son interlocuteur. Mais sa manière de défendre cette position en 1936 porte la marque d'une évolution qui s'est produite dans sa pensée depuis la parution en 1928 de Der logische Aufbau der Welt.
Dans l'Aufbau, Carnap choisissait d'adopter une position qualifiée par lui de «solipsisme méthodologique»; c'est-à-dire de partir d'un matériau «auto-psychologique» pour procéder à la construction du monde. Le solipsisme méthodologique était cependant clairement distingué dans le corps de l'ouvrage d'un quelconque solipsisme métaphysique. L'une des remarques les plus fines qui servent à établir cette distinction est que

la caractérisation des éléments de base (du) système constructif comme 'autopsychologiques' (...) et comme 'miens' n'acquiert un sens qu'après que les domaines du non-psychologique (et pour commencer, du physique), ainsi que du 'toi', ont été construits [Carnap, 1928, 104].

Autrement dit, la caractérisation des éléments comme «miens» n'a de sens que par opposition à des choses «siennes» et «tiennes» qui constituent de ce fait non seulement l'un des aboutissements explicites de la construction mais aussi son point de départ implicite.
Dans son texte de 1936, par contre, Carnap appuie son anti-solipisme métaphysique sur une argumentation qui est empruntée à l'article «Physicalismus» publié par Neurath en 1931, et qui relève de ce que ce dernier appelle «un behaviourisme social». Il est selon Carnap légitime de conclure à la possession de sentiments, de pensées, de souvenirs, de perceptions par quelqu'un, à partir d'un «comportement extérieur déterminé». Cette inférence est tout aussi légitime, précise-t-il, que celle qui permet de conclure à la valeur de l'intensité d'un courant électrique dans un fil à partir de grandeurs mesurées comme l'élévation de la température du fil ou la déviation d'une aiguille aimantée placée au voisinage du fil. De même que le physicien n'aurait jamais l'idée de mettre en doute le courant dans le fil sous prétexte qu'il ne peut pas lui-même être le fil et éprouver de l'intérieur ce par quoi le courant se manifeste expérimentalement, le psychologue ne devrait pas mettre en doute les sentiments, les pensées et les sensations de quelqu'un d'autre sous prétexte qu'il ne peut pas se confondre avec lui et éprouver de l'intérieur ce qui motive ses comportements. La proposition selon laquelle les autres hommes ont des sentiments, des pensées et des sensations, est en définitive contrôlable expérimentalement à condition que l'on admette que des lois relationnelles précises unissent les affects aux comportements. L'hypothèse P, dans cette version modeste que Carnap favorise et qu'il note P1, n'échappe donc pas au contrôle empirique. Seule une version forte et métaphysique de l'hypothèse P, notée P2, qui reviendrait à postuler l'impossibilité d'établir une relation légale entre les affects et les comportements, demeurerait par construction hors de portée d'un contrôle par l'expérience. Or, ajoute Carnap, seule la version modeste P1 de l'hypothèse P compte parmi les prémisses du travail scientifique. Et par conséquent, se croit-il autorisé à conclure, la variété de prémisse anti-solipsiste que demande la science est contrôlable empiriquement.
Que penser de ce débat, et des arguments qu'emploient ses deux protagonistes? Il est assez frappant à mon sens qu'au cours de leur exposé, Schrödinger comme Carnap se placent sans le vouloir sur un terrain qui offre trop de prise au raisonnement de leur interlocuteur, et qu'ils se mettent de ce fait en position de faiblesse pour défendre leur propre thèse.
Voyons d'abord de quelle manière Schrödinger s'avance sur un terrain favorable à Carnap. Comme on l'a remarqué, Schrödinger manifeste au début de son article une certaine réticence à dire quel est cet arrière-plan extra-scientifique de la démarche scientifique dont il évoque la présence à demi-mot. Mais il finit par en donner des éléments d'énoncé que peut ensuite rassembler Carnap, et il va jusqu'à le qualifier d'«hypothèse» ou d'«axiome». Il fait ainsi entrer bon gré mal gré son «hypothèse fondamentale» dans le cercle des propositions des sciences empiriques; un cercle où certaines propositions jouissent tacitement à un moment donné du statut de prémisse intangible, et où d'autres sont mises en situation d'être testées expérimentalement, mais où aucune n'est intrinsèquement à l'abri de la mise à l'épreuve expérimentale. Carnap a raison dans ces conditions de souligner que l'hypothèse P n'a aucun motif d'être dispensée par principe d'un contrôle empirique. L'énoncé de l'hypothèse P a beau être soustrait au doute, comme un «gond» sur lequel tournent les doutes [Wittgenstein, 1969, §341], il ne peut se prévaloir d'aucune autre justification que de cette fonction de point fixe dans le réseau discursif pour échapper de facto (et non pas de jure) à une procédure d'attestation expérimentale. Même si l'on pressent que Schrödinger a de bonnes raisons de croire que cette proposition-là, ou du moins ce qu'elle sous-tend, est vraiment hors du commun, le fait de l'avoir comptée parmi les propositions servant de prémisses explicites aux sciences empiriques n'a pu que l'exposer à subir le traitement commun.
Réciproquement, Carnap fait assez de concessions à Schrödinger pour fragiliser son argumentation. Carnap concède par exemple qu'il est nécessaire d'appuyer la démarche des sciences sur une croyance aux perceptions et aux pensées des autres êtres humains. A partir de là, tout son effort consiste à montrer la validité d'une inférence remontant de ce qui est accessible à l'expérimentation vers ce qui ne l'est pas; des comportements vers les perceptions et les pensées. Malheureusement, le caractère inductiviste de cette inférence conduit Carnap à perdre de vue la sous-détermination de son explication mentaliste par les comportements expliqués, c'est-à-dire le fait que même si le compte-rendu mentaliste est suffisamment corroboré il n'est sans doute pas le seul acceptable. Dès lors, il ne peut percevoir la subtilité de l'itinéraire de pensée de Schrödinger. Celui-ci a en effet d'emblée proposé d'écarter le compte rendu mentaliste du domaine des explications scientifiques possibles des comportements au profit d'un autre type, purement physiologique, d'explication. Schrödinger n'a pas nié la vraisemblance du compte-rendu mentaliste; il est même allé jusqu'à admettre que le compte-rendu physiologique est moins satisfaisant parce que généralement incomplet. Mais il n'a pas hésité en dépit de cela à exclure le compte-rendu mentaliste de la classe des explications scientifiques acceptables et à lui préférer le compte-rendu physiologique. Et s'il l'a exclu, c'est qu'il pensait que le compte-rendu mentaliste des comportements s'inscrit en faux contre l'acte fondateur des sciences, à savoir l'objectivation. Nous dirions aujourd'hui que Schrödinger a appuyé son attribution à l'hypothèse P d'un statut d'intangibilité à la fois extra-scientifique et pré-scientifique, sur une démarche pragmatico-transcendantale; une démarche consistant à rendre manifeste la contradiction performative qui se fait jour entre l'exercice d'une science conditionnée par l'objectivation, et l'utilisation d'un type d'explication (mentaliste) dont, jusqu'à plus ample informé, tous les éléments ne peuvent pas être considérés comme objectivés.
Imaginons à présent que ni Carnap ni Schrödinger ne se soient tant avancés sur le terrain de leur interlocuteur et adversaire. Supposons que Schrödinger n'ait pas laissé entendre à Carnap que l'arrière-plan des sciences pouvait s'énoncer sous forme d'une proposition appelée «hypothèse» ou «axiome», et que Carnap de son côté n'ait pas concédé à Schrödinger que les sciences exigent parmi leurs prémisses la proposition selon laquelle les autres hommes ont des perceptions et des pensées semblables aux miennes. Schrödinger et Carnap auraient alors pu s'accorder sur ceci: le point d'appui des sciences, ce n'est pas une assertion explicite concernant ce que voient et pensent les autres hommes; c'est simplement une pratique de la communication qui anticipe ou présuppose la parfaite interchangeabilité des positions entre les membres de la communauté parlante. La croyance en des pensées analogues aux miennes chez les autres hommes, le vocabulaire mentaliste de la folk-psychology, utilisé par Carnap comme par Schrödinger, ne tiennent pas dans cette perspective la première place, mais la dernière, puisqu'ils ne font qu'exprimer après coup la confiance dont témoignent les partenaires de l'interlocution à l'égard d'une pratique de la communication généralement réussie. Les difficultés ne surgissent que lorsqu'on veut assigner à cet aboutissement verbal de l'entente la place de l'entente. Mais, demandera-t-on, comment faire autrement; comment dire l'entente préalable sans lui donner la forme des propositions par lesquelles nous en venons à la traduire une fois qu'elle a été réalisée? Peut-être en demandant à un Poète, ici Paul Eluard, d'effectuer la médiation souhaitée sans nous compromettre dans un langage psychologisant qui vient immanquablement trop tard.

Ce n'est pas plus difficile de parler avec les oiseaux qu'avec n'importe qui sur terre, dit Eluard: tu parles, l'oiseau fait celui qui a compris, il te répond et tu fais celle qui a compris; et tu réponds à ton tour [Eluard, 1980]

Il n'est pas ici question de compréhension, de perceptions ou de pensées, mais de faire celui qui a compris, qui voit ou qui pense. Aucune inférence du comportement aux représentations «intérieures», mais pas davantage de behaviourisme réductionniste qui ne verrait que des gesticulations isolées là où s'est instauré le jeu d'echos et de réciprocités en progrès par quoi se caractérise une entente. En reprenant une remarque de J. Bouveresse à propos du concept wittgensteinien de règle [Bouveresse, 1987, 51], nous dirions ceci: c'est seulement pour quelqu'un qui accorde à l'interlocution un genre de reconnaissance purement externe réduit à la constatation d'un simple fait anthropologique (les hommes émettent des sons et font des gestes) que les notions de signification et d'expression s'évanouissent. Du point de vue de la reconnaissance interne, c'est-à-dire pour quelqu'un qui participe effectivement à l'échange verbal et gestuel, les paroles signifient et les gestes expriment, sans qu'il soit à aucun moment indispensable d'étayer la signification et l'expression sur la croyance explicite en leur correspondant mental. A la différence entre compte-rendu mentaliste et compte-rendu neuro-physiologique de la communication, s'est substituée une différence beaucoup plus décisive entre la conduite engagée du locuteur et une multiplicité de compte-rendus désengagés provenant indifféremment soit de l'éthologue (comportements), soit du physiologiste (processus neuronal) soit même du psychologue (processus mentaux).
S'ils avaient reconnu cela, Schrödinger et Carnap n'auraient eu aucun mal à se mettre d'accord. Schrödinger aurait admis qu'à peine la dynamique de l'entente traduite sous la forme d'une proposition, elle se trouve projetée sur le même plan désengagé que celui des propositions des sciences de la nature dont aucune n'est intrinsèquement soustraite au contrôle empirique. Il aurait aussi reconnu que l'emploi des mots «hypothèse» ou «axiome», y compris lorsqu'on leur accole le qualificatif «fondamental» et qu'on les exprime à l'aide d'un vocabulaire psychologisant qui se voudrait le plus proche du point de vue du locuteur, ne fait en vérité que manifester la position partiellement désengagée de celui qui en parle au moment où il en parle. Quel autre mot qu'«hypothèse» doit-on employer dans ces conditions? Surement pas «convention», qui enveloppe une dimension d'accord intersubjectif, et qui présuppose donc ce qu'il s'agit d'énoncer. Peut-être alors conviendrait-il mieux d'invoquer quelque «forme de vie», ou mieux, comme le propose Wittgenstein dans de la Certitude, un weltbild qui peut être considéré comme l'ensemble intégré et agissant des formes de vie:

Je dis Weltbild et non pas hypothèse parce que ce qui est là en cause constitue pour (la) recherche un fondement qui va de soi et qui n'est même pas formulé comme tel [Wittgenstein, 1969, §167].

Une fois ce mouvement opéré, Carnap aurait pu quant à lui comprendre sans difficulté l'insistance de Schrödinger à placer son hypothèse P hors d'atteinte du contrôle empirique exercé sur les propositions de forme factuelle; car ce que cette hypothèse P cherche un peu maladroitement à traduire n'est justement ni une hypothèse, ni un axiome, ni une proposition, mais plutôt la pré-condition d'une pratique du langage qui met en oeuvre des hypothèses, des axiomes et toutes sortes d'autres propositions.
On a parfois l'impression, en lisant les articles de Schrödinger et Carnap, que ces deux auteurs sont passés à deux doigts du tournant pragmatique dont je viens de me faire l'avocat. Lorsqu'il dit de son hypothèse non pas qu'elle est seulement évidente ou communément acceptée, mais qu'elle est «très, très, très évidente»; ou lorsqu'il admet que «si je suis absolument sûr qu'une hypothèse est correcte, je n'ai qu'à bâtir tranquillement sur ce terrain sans me préoccuper des raisons de ma certitude», Schrödinger reconnaît que l'acceptation explicite de son hypothèse P, voire la simple préoccupation à son endroit, ne sont indispensables ni dans le cours de la communication ni dans la pratique des sciences. Quant à Carnap, il va encore plus loin dans cette direction en écrivant dans sa réponse à Schrödinger: «Dans la vie journalière, sans doute, les lois de relation (entre le comportement et les événements mentaux) ne sont pas explicitement formulées mais tacitement présupposées et appliquées».
Carnap et Schrödinger n'ont cependant pas tiré toutes les conséquences de leurs remarques. Il est facile de comprendre pourquoi. Carnap était engagé dans le Weltbild du positivisme logique, qui le poussait à ignorer la dimension transcendantale de la pragmatique et à ne lui assigner que le statut d'un savoir empirique . Schrödinger, pour sa part, était un représentant tardif du Weltbild de l'idéalisme allemand post-kantien, qui comptait parmi ses tâches celle d'hypostasier métaphysiquement les arrière-plans performatifs. Le fond à la fois minimal, global, et universellement partagé de Weltbild qui pré-conditionne la simple communication ne suffisait pas à lui seul à réduire la divergence qui s'était instaurée entre les deux Weltbilder historiques dans lesquelles s'inscrivaient Carnap et Schrödinger.

Bibliographie

BOUVERESSE, Jacques

1987 Le mythe de l'intériorité, Minuit

CARNAP, Rudolf

1928 The logical structure of the world, Routledge & Kegan Paul, 1967

1936 «Existe-t-il des prémisses de la science qui soient incontrôlables?» Scientia, LX, 129-135

1958 Meaning and necessity, The University of Chicago Press; Trad Fr. Signification et nécessité, Gallimard, 1997

ELUARD, Paul

1980 Grain d'aile, Rouge et Or

NEF, Frédéric

1992 «A propos d'une controverse entre Carnap et Schrödinger», in: M. Bitbol & O. Darrigol (eds.), Erwin Schrödinger, Philosophy and the birth of quantum mechanics, Editions Frontières, 1992

SCHRÖDINGER, Erwin

1926 Lettre à W. Wien du 25 août 1926, in: K. Przibram (ed.), Letters in Wave Mechanics, Philosophical library, 1967

1935 «Quelques remarques au sujet des bases de la connaissance scientifique», Scientia, LVII, 181-191

1954 La nature et les Grecs, précédé de La clôture de la représentation par M. Bitbol, Seuil, 1992

1956 L'esprit et la matière, précédé de L'élision par M. Bitbol, Seuil, 1990

SEARLE, John

1983 Intentionality, Cambridge University Press

WITTGENSTEIN, Ludwig

1969 De la certitude, Gallimard, 1976

Mots Clés: Corps, esprit, autres esprits, vérificationnisme, Wittgenstein, Schrödinger, Carnap